Dans un contexte marqué par des tensions politiques récurrentes, une insécurité persistante à l’Est du pays et une fragilité économique du secteur médiatique, les plateformes numériques sont devenues des espaces centraux de débat public. Elles permettent aux citoyens de contourner les circuits traditionnels de l’information, de documenter des violations des droits humains et de participer plus activement à la vie publique. Pour de nombreuses femmes et jeunes filles, ces outils représentent un levier inédit d’expression, d’engagement et de mobilisation.

Mais cette avancée reste fragile et inégalement répartie. Anny T. Modi a souligné la persistance d’une fracture numérique genrée, caractérisée par un accès plus limité des femmes à Internet, aux équipements et aux compétences digitales. À cette inégalité structurelle s’ajoute une exposition accrue aux violences en ligne. Cyberharcèlement, attaques sexistes, campagnes de diffamation et menaces ciblées constituent désormais des mécanismes de dissuasion qui restreignent concrètement la participation des femmes au débat public numérique. Cette violence virtuelle, a-t-elle affirmé, n’est que le prolongement des normes patriarcales qui structurent l’espace social hors ligne.
L’experte a également interrogé le cadre juridique régissant l’espace numérique en RDC. Si la régulation de la désinformation et la préservation de l’ordre public relèvent d’objectifs légitimes, elle a insisté sur la nécessité de veiller à la clarté des bases légales, à la proportionnalité des mesures restrictives et à l’existence de mécanismes de contrôle indépendants. Toute restriction à la liberté d’expression, a-t-elle rappelé en référence aux standards internationaux, doit répondre à un impératif strict de légalité, de légitimité et de nécessité. À défaut, le risque est de voir s’installer une autocensure diffuse, alimentée par la crainte de sanctions ou de surveillances excessives.
Au-delà du constat, Anny T. Modi a plaidé pour la construction d’un écosystème numérique inclusif, sécurisé et sensible au genre. Cela implique l’adaptation du cadre légal, le renforcement de l’indépendance des instances de régulation, la formation des journalistes et activistes à la sécurité numérique, ainsi que la mise en place de mécanismes efficaces de signalement et de prise en charge des violences en ligne. Elle a également appelé à un investissement accru dans l’éducation civique numérique afin de garantir un accès équitable aux technologies et d’encourager une participation responsable au débat public.
Dans un pays où l’espace civique demeure sous pression, le numérique apparaît à la fois comme un amplificateur de libertés et un révélateur de vulnérabilités. L’intervention d’Anny T. Modi aura eu le mérite de rappeler que la liberté d’expression en RDC ne se joue plus uniquement dans les salles de rédaction ou les tribunes politiques, mais aussi dans les réseaux sociaux, les plateformes en ligne et les espaces numériques en constante évolution. La qualité de la démocratie congolaise dépendra, en grande partie, de la capacité collective à protéger ces nouveaux territoires d’expression sans sacrifier les principes fondamentaux des droits humains.

